L’esclavage en Libye expliqué à ma petite sœur

23846588_1269506449862642_1345753098_o

À Urielle mon bébé,

Depuis que j’ai quitté la maison, parfois nos discussions nocturnes tard le soir me manquent. Notamment les nuits où je t’expliquais l’actualité et ne manquais pas d’émettre mile et une critiques, tout en m’amusant à tester tes connaissances. Je sais que tu n’es pas du genre émotive, que ces petits mots doux ne suffiront pas à t’arracher une larme et que tu ne seras sans doute pas la première personne à lire cette lettre. Mais il se passe quelque chose d’horrible en ce moment et depuis quelques temps, dont il faut que je te parle.

Si tu suis mes conseils, tu n’as pas pu passer à côté de cette information. Une video prise avec un téléphone montrant une vente aux enchères d’hommes noirs a été diffusé, le 14 novembre dernier, par la chaine américaine CNN pour alerter l’opinion publique et les dirigeants politiques. La scène se passe près de Tripoli, en Libye. La Libye c’est un pays d’Afrique du Nord, à l’Est de l’Algérie et de la Tunisie et à l’Ouest de l’Egypte. Depuis cette nouvelle, des pétitions fleurissent partout sur internet, j’en ai déjà signé deux ou trois. Tu devrais le faire aussi. Certains jugent que c’est inutile parce que c’est virtuel, et qu’ils imaginent mal comment ça peut changer les choses. Mais c’est parce qu’ils ne connaissent pas le pouvoir des chiffres, et celui du nombre si tu saisis la nuance.

Il faut vraiment que je te parle de ce qu’on est en train de vivre et je pense que cette lettre est le meilleur moyen de t’expliquer le plus exhaustivement que je puisse, ce qu’il se passe vraiment. Pour que tu comprennes véritablement et que tu puisses faire la différence entre tous les discours que tu entends. Parce qu’il faut se le dire, c’est dans ces moments là que l’on peut juger la pureté du coeur des gens. Je veux dire, lorsqu’il se passe des choses graves. Là, la chose grave c’est la réduction d’une vie humaine à un bien cessible, un objet que l’on peut s’échanger, que l’on peut vendre. À l’heure où en France, la loi reconnait que les animaux sont des êtres dôtés d’une sensibilité, de l’autre côté de la mer Méditerranée, persiste l’esclavage. Je me sens bête en fait. La semaine dernière j’écrivais sur des problématiques qui sont à dix miles lieues de ce que je raconte ce soir, et pourtant ma plume est affaiblie. Moins assurée. Parce qu’on a touché à mon intégrité, à ma dignité. Et à celle de toute l’Humanité.

23825591_1269506469862640_1168243638_o

Neuf minutes, c’est le temps nécessaire pour vendre douze hommes. Le plus costaud coûte environ 350 euros, soit trois fois moins que le dernier iPhone. Ça parait irréel, n’est ce pas? Les personnes qui ont été mis au rang de marchandises sont des migrants. Et je pense qu’en cette fin 2017, la crise migratoire a pris une nouvelle tournure tragique, encore plus sombre qu’elle ne l’était. Comment est-ce que c’est possible que dans un même espace-temps, il puisse y avoir des destins aussi opposés? Entre ceux qui sont pleinement libres, de leurs mouvements, de leurs actes et de leurs pensées et ceux qui risquent une vie en captivité ?

T’as dû entendre des « Putain, mais on est en 2017 ! ». Comme si depuis que l’on a dépassé les années 2000, on était immunisé contre toutes les atrocités du passé. C’est l’inverse d’ailleurs, selon l’étude de Siddharth Kara, un économiste américain spécialiste de l’esclavage et du trafic d’êtres humains à la Harvard Kennedy School l’esclavagisme ne s’est jamais aussi bien porté que de nos jours. Il explique ça dans son ouvrage L’esclavage moderne à paraitre, qui a été publié en Octobre 2017. La Libye n’est donc pas un cas isolé. C’est juste le seul cas qui est parvenu à nos oreilles. Dans son étude, il constate que s’il y a plus de cas d’esclavagisme qu’auparavant, c’est parce que c’est plus rentable. Depuis toujours les pires atrocités ont été faite à cause de l’argent, du système capitalisme poussé dans lequel on est. Mais pourquoi c’est toujours les membres de nos communautés qui en sont les victimes? Bien sûr qu’il y a des questions idéologiques dans tous ça, mais le point de départ c’est celui de la pauvreté.

Il y a aussi eu la mobilisation civile à Paris devant l’ambassade de la Libye ce samedi 18 novembre. J’en aurai sans doute fait partie, malgré les craintes de maman, si j’étais sur place. Cette mobilisation a été organisé par le Collectif contre l’esclavage et les camps de concentration en Libye. Ce collectif n’existait pas avant, il a été créé en réaction à cette vidéo. Je crois, qu’il tient à sa tête, les personnalités déjà connues du panafricanisme  : Claudy Siar et Kemi Seba.  Là encore la mobilisation ne sait faite que sur internet, à travers les réseaux sociaux notamment. Pas à la télé, ni à la radio à ma connaissance. Non c’est faux. Mais on peut les compter sur les doigts d’une main, avec l’intervention d’Ahmed Sylla sur TPMP et celle de Claudy Siar chez Jean jacques Bourdin. Bref, les gens partageaient l’affiche de la mobilisation pour relayer l’information. J’ai vu que des journalistes se posaient la question de la légalité de cette mobilisation de masse. LOL. Alors que l’on parle du crime le plus terrible au monde, le crime contre l’Humanité, les gars. Parfois la justice a des limites, on va pas se mentir.

On a réussit à faire passer cette mobilisation d’indignation, de colère et stupéfaction pour une révolte. Une révolte dans le sens péjoratif du terme. Des sauvages vois-tu. C’est pour cela qu’il y avait des CRS partout, alors qu’il s’agissait d’une simple marche. Et la proportionnalité des moyens dans tout ça? Certes il y a eu des débordements, et pour cause les nerfs étaient non seulement tendus et à vifs.

23874133_1269506583195962_257140853_o

C’est la faute de qui ? En grandissant, tu te rendras compte que lorsqu’une difficulté se présente, les gens cherchent toujours un coupable. C’est comme ça. Dans toutes les réactions de personnalités publiques que j’ai pu observé, on a parlé de la place de la responsabilité des dirigeants africains, des chefs d’Etat dont sont ressortissants les migrants. Et dans « dirigeants africains » on entend « dirigeants noirs africains ». Pas de la responsabilité des autorités libyennes, qui elles aussi sont des autorités d’Afrique (du Nord). Et c’est regrettable. C’est regrettable parce que c’est quand même sur leur propre territoire que se passent ces atrocités.

En fait, on a reproché aux dirigeants noirs de garder le silence et de ne pas partager le mouvement d’indignation des populations.  Ce qui se comprend aussi, puisque ce sont des ressortissants de leurs pays qui en sont victimes. Tout juste hier, le 21 novembre, le Président du Niger a tout de même saisi la Cour pénale Internationale de la question. Mais concrètement, à qui la faute? S’il fallait trouver un coupable, ce serait qui? Qui? Qui, à part tout le monde? Les mentalités. Parce que sur cette place près de Tripoli, il n’y avait pas de dirigeants. C’était les passeurs qui tenaient les enchères. Ce sont des gens lamda, du bas peuple. Ce sont des gens qui ont intégré que la vie d’un migrant noir, non seulement, vaut moins que la leur, arabe, et surtout qu’elle peut leur rapporter beaucoup. La responsabilité est collective, c’est ce qu’évoque Sabine CESSOU dans un article du Monde diplomatique. Elle y parle de la responsabilité de la diaspora, des dirigeants politiques, et  même de la population… Je sais que ce n’est pas une réponse satisfaisante, mais je pense que c’est la réalité.

Est ce que c’est nécessaire que je te parle de la tension qu’est née entre les communautés noires et arabes? Tu sais que je n’aime pas tout ce qui est tragique, néfaste et plus largement négatif. C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai pas illustré cet article par des corps enchainés, et des visages aux regards vides. Donc je ne vais pas m’étendre dessus. Et juste relever que c’est un exemple de plus qui nous éloigne malheureusement d’une véritable unité africaine.

Je t’avoue t’écrire ces mots avec un sanglot dans la gorge parce que c’est dur de se dire qu’on ne peut rien faire de concret. Alors je fais ce que je sais faire, j’écris. Certains postent des messages de soutiens, des hashtags, d’autres se sont mobilisés. Toi tu n’as qu’à partager cette lettre. Paix et amour.

Sources :
« Marché d’esclaves en Libye : Journaliste de CNN, elle a risqué sa vie pour révéler la vérité », BENIN WEB TV par ADANLE Angèle
« Libye : une journaliste américaine réussit à filmer une vente aux enchères de migrants », INFO MIGRANTS par BOITIAUX Charlotte
 » Les chiffres affolant de l’esclavage en 2017 « , LE POINT par 6médias
« Esclavage des migrants en Libye : des responsabilités collectives », LE MONDE DIPLOMATIQUE par CESSOU Sabine
« La communauté internationale s’indigne du traitement des migrants réduits à l’esclavage en Libye », LE MONDE AFRIQUE par anonyme

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s